Il y a une phrase que j’entends souvent en séance : je voudrais contrôler mes émotions.
Je comprends très bien cette demande. Quand une émotion monte fort, elle donne parfois l’impression de prendre toute la place. Le corps accélère, la gorge se serre, le ventre se contracte, les pensées se mettent à tourner. On peut alors avoir envie d’appuyer sur un bouton intérieur pour couper la peur, la tristesse, la colère ou la honte.
Le problème, c’est que les émotions ne fonctionnent pas comme des interrupteurs. Plus on cherche à les bloquer, plus elles peuvent devenir envahissantes. Non parce qu’elles sont dangereuses en elles-mêmes, mais parce qu’une lutte s’installe : une partie de soi ressent, une autre partie refuse de ressentir, et cette tension ajoute une deuxième couche de souffrance.
Traverser une émotion, ce n’est pas se résigner. Ce n’est pas se laisser submerger. C’est apprendre à reconnaître ce qui se passe, à créer assez de sécurité intérieure pour rester présent, puis à laisser le mouvement émotionnel faire son travail jusqu’à ce qu’il se transforme.
Une émotion est un mouvement, pas une identité
Une émotion est un événement du système corps-esprit. Elle mobilise le corps, l’attention, la mémoire, les pensées, les comportements possibles. Elle prépare à agir, à se protéger, à se rapprocher, à poser une limite, à réparer, à se retirer ou à demander du soutien.
La peur peut signaler un danger réel ou imaginé. La colère peut signaler une limite franchie. La tristesse peut signaler une perte, un renoncement ou un besoin de consolation. La honte peut signaler un risque d’exclusion ou une blessure de l’image de soi.
Mais une émotion n’est pas une vérité complète. Elle est une information située. Elle dit quelque chose de l’état du système nerveux, de l’histoire personnelle, du contexte, du besoin du moment. Elle ne dit pas à elle seule ce qu’il faut faire.
En [[Approche Neurocognitive et Comportementale]], ce point est essentiel : une émotion est aussi liée à un mode de fonctionnement mental. Dans un mode automatique, le cerveau cherche souvent une réponse rapide : fuir, lutter, se figer, contrôler, se justifier, éviter. Dans un mode plus adaptatif, il devient possible d’observer plus finement : qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que cette émotion signale ? Quelle réponse serait juste maintenant ?
Contrôler, c’est souvent ajouter du contrôle au problème
La régulation émotionnelle est un champ bien étudié en psychologie. Les travaux de James Gross ont contribué à distinguer différentes manières d’influencer l’apparition, l’intensité, l’expression et la durée d’une émotion. Certaines stratégies aident réellement. D’autres soulagent à court terme et entretiennent le problème à long terme.
Par exemple, éviter systématiquement une situation anxiogène peut apaiser tout de suite. Mais si l’évitement devient la réponse automatique, le cerveau apprend que cette situation est dangereuse et que l’on ne peut pas la traverser. Le soulagement immédiat renforce le problème futur.
Même chose avec la suppression émotionnelle. Serrer les dents, faire comme si de rien n’était, couper le ressenti, se distraire en permanence : cela peut être utile ponctuellement, surtout dans un contexte où il faut tenir. Mais si cela devient le mode principal de relation à soi, le corps garde souvent la trace de ce qui n’a pas été intégré.
Dans les approches d’acceptation, notamment celles issues de la thérapie d’acceptation et d’engagement, l’évitement expérientiel désigne cette tendance à vouloir modifier, supprimer ou fuir les pensées, émotions et sensations internes désagréables. L’intention est compréhensible. L’effet peut être coûteux : plus on refuse l’expérience intérieure, plus elle organise la vie.
Traverser une émotion demande donc un changement de question. Au lieu de chercher comment la faire disparaître, on peut demander : comment rester suffisamment en sécurité pendant qu’elle est là ?
Ce que veut dire traverser
Traverser une émotion, c’est accepter son existence sans lui donner le volant.
Cela implique plusieurs mouvements intérieurs.
Nommer : reconnaître que quelque chose est là. Peur. Colère. Tristesse. Honte. Dégoût. Déception. Soulagement. Joie inquiète. Ambivalence.
Localiser : sentir où cela se manifeste dans le corps. Poitrine, gorge, ventre, mâchoire, épaules, respiration, chaleur, froid, tension, vide.
Respirer : retrouver un minimum de contact avec le présent, non pour anesthésier l’émotion, mais pour agrandir l’espace autour d’elle.
Observer : distinguer l’émotion, les pensées produites par l’émotion, les impulsions d’action, les souvenirs associés.
Choisir : décider de la réponse la plus ajustée, si une action est nécessaire. Parfois parler. Parfois attendre. Parfois poser une limite. Parfois demander de l’aide. Parfois ne rien faire immédiatement.
Ce processus paraît simple sur le papier. En réalité, il demande souvent de l’entraînement, surtout si l’histoire personnelle a appris au système nerveux que certaines émotions étaient dangereuses, interdites, honteuses ou ingérables.
Le corps sait souvent avant les mots
Beaucoup de personnes arrivent en séance avec une analyse très fine de leur situation. Elles savent expliquer ce qui se passe. Elles ont lu, compris, intellectualisé. Pourtant, le corps continue à réagir.
C’est normal. L’émotion n’est pas seulement une idée. Elle engage des circuits corporels, des réflexes, des apprentissages implicites. On peut avoir compris rationnellement qu’il n’y a pas de danger et sentir malgré tout le corps se mettre en alerte.
C’est là que l’hypnose prend tout son intérêt. Elle permet de travailler avec l’imaginaire, les sensations, les associations, les symboles, les souvenirs, sans tout ramener au raisonnement verbal. Dans un état hypnotique, l’attention se réorganise. Le rapport au corps, au temps et aux images internes peut devenir plus souple.
L’INSERM, dans son rapport de 2015 sur l’hypnose, rappelle que l’hypnose est utilisée dans des contextes différents : hypnosédation, hypnoanalgésie et hypnothérapie. Le rapport souligne aussi l’intérêt potentiel de l’hypnose dans certains domaines, avec prudence selon les indications et la qualité des études disponibles.
Dans l’accompagnement émotionnel, l’hypnose n’a pas vocation à effacer une émotion comme on effacerait un fichier. Elle peut aider à réassocier l’émotion à un sentiment de sécurité, à modifier la manière dont une scène intérieure est vécue, à retrouver des ressources, à dialoguer autrement avec une partie de soi en alerte.
L’apport spécifique de l’ANC
L'[[Approche Neurocognitive et Comportementale]] apporte une grille de lecture très utile : face à une émotion, le contenu de la pensée compte, mais le contenant mental compte aussi.
Le contenu, c’est ce que je me raconte : cette personne m’a manqué de respect, je vais échouer, je suis nul, je vais perdre le contrôle, personne ne me comprend.
Le contenant, c’est le mode depuis lequel je traite ce contenu : automatique, rigide, défensif, urgent, ou au contraire adaptatif, curieux, nuancé, capable de recul.
En ANC, le stress peut être compris comme un signal indiquant qu’un mode automatique tente de gérer une situation qui demande davantage d’adaptation. Quand le cerveau applique une vieille solution à une situation nouvelle, complexe ou incertaine, la tension augmente.
Cela change l’accompagnement. Il ne s’agit pas uniquement de discuter la pensée ou de corriger l’émotion. Il s’agit d’aider la personne à changer d’état d’esprit : passer de la lutte à la curiosité, de la certitude défensive à la nuance, de l’urgence à l’observation, de l’identification à l’expérience à une position intérieure plus libre.
Exercice simple : la météo émotionnelle
Voici un exercice bref. Il ne remplace pas un accompagnement thérapeutique, mais il peut aider à reprendre contact avec soi.
Installez-vous dans une position stable. Les pieds au sol si possible. Regardez autour de vous et nommez mentalement trois éléments visibles dans la pièce. Cela rappelle au système nerveux que vous êtes ici, maintenant.
Posez une main sur une zone neutre ou rassurante : cuisse, ventre, poitrine, accoudoir. Puis demandez-vous : quelle est la météo intérieure ?
Cherchez une image simple : orage, brouillard, chaleur lourde, vent, pluie fine, ciel chargé, mer agitée, éclaircie. Ne cherchez pas à modifier cette météo. Observez-la.
Puis ajoutez une phrase intérieure : c’est ce qui est là maintenant.
Respirez doucement. Si l’émotion est trop forte, ouvrez les yeux, regardez autour de vous, bougez les pieds, revenez aux sensations concrètes. Traverser n’est pas forcer. La sécurité prime.
Après une minute, demandez : de quoi cette émotion essaie-t-elle peut-être de prendre soin ?
La réponse peut être claire ou non. Ce n’est pas grave. L’important est de déplacer la relation à l’émotion : elle devient un phénomène à écouter, pas un ennemi à vaincre.
Quand l’émotion déborde vraiment
Certaines émotions sont trop intenses pour être traversées seul, surtout si elles sont liées à un traumatisme, une crise de panique, une dissociation, des idées suicidaires, des conduites addictives ou une violence actuelle.
Dans ce cas, l’objectif prioritaire n’est pas l’exploration profonde. C’est la stabilisation. Retrouver des repères, du soutien, une sécurité concrète, parfois médicale. Un accompagnement en hypnose ou en coaching ANC doit alors être coordonné avec les professionnels compétents si nécessaire.
Une émotion qui déborde n’est pas un échec personnel. C’est souvent un système nerveux qui fait ce qu’il peut avec ce qu’il a appris.
En séance : retrouver une marge de liberté
Dans mon travail, j’utilise l’hypnose et l’ANC comme deux portes complémentaires.
L’hypnose aide à travailler avec les sensations, les images, les associations inconscientes, les ressources corporelles et symboliques. Elle permet souvent de contacter une autre façon de vivre ce qui se présente.
L’ANC aide à comprendre les mécanismes : mode automatique, stress, rigidité, besoin de contrôle, difficulté à passer en mode adaptatif. Elle donne des repères concrets pour observer ses réactions au quotidien.
Ensemble, ces deux approches permettent de passer d’une question fermée à une question plus féconde. Au lieu de demander comment supprimer l’émotion, on apprend à demander : comment redevenir capable de choisir pendant que l’émotion est là ?
Ce choix peut être minuscule au début. Respirer. S’asseoir. Dire stop. Appeler quelqu’un. Reporter une réponse. Se parler autrement. Laisser venir les larmes. Sortir marcher. Demander un rendez-vous.
Mais c’est souvent là que commence la transformation : dans cette petite marge de liberté retrouvée.
Sources vérifiées
- James J. Gross, The Emerging Field of Emotion Regulation: An Integrative Review : https://journals.sagepub.com/doi/10.1037/1089-2680.2.3.271
- Acceptance and Commitment: Implications for Prevention Science : https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC2727477/
- OMS, Anxiety disorders : https://www.who.int/news-room/fact-sheets/detail/anxiety-disorders
- INSERM, Évaluation de l’efficacité de la pratique de l’hypnose, 2015 : https://www.inserm.fr/rapport/evaluation-de-lefficacite-de-la-pratique-de-lhypnose-2015/
- Coaching & Performance, ANC Approche Neurocognitive et Comportementale : https://www.coachingetperformance.com/approche-neurocognitive.html